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Institutions

Cordon sanitaire en Belgique : politique et médiatique

Le cordon sanitaire belge est un engagement entre partis, sans valeur légale, doublé côté francophone d'un règlement médiatique obligatoire depuis 2012. Origines, textes, limites, cas de Ranst en 2024.

ParCamille7 min de lecture

Le cordon sanitaire est l'engagement de plusieurs partis belges de ne conclure ni coalition ni accord avec les partis qu'ils rangent à l'extrême droite. Il n'est pas inscrit dans la loi. Côté francophone, un second dispositif, médiatique, a lui une base réglementaire depuis 2012.

Cordon sanitaire en Belgique : de quoi parle-t-on exactement ?

D'un accord entre partis, pas d'une règle de droit. Le CRISP, le centre de recherche en sciences politiques de référence en Belgique francophone, le définit comme un dispositif « visant à rejeter systématiquement toute forme de coopération » avec les partis d'extrême droite. Son analyse de mai 2024 le décrit comme une réalité unique en Europe.

Deux familles de règles portent le même nom, et la confusion vient de là. Le cordon politique concerne les gouvernements et les majorités. Le cordon médiatique concerne l'accès aux plateaux et aux débats. Ils n'ont ni la même date de naissance, ni les mêmes signataires, ni la même force.

1989, 1993, 2022 : la chronologie des textes

Tout part du 9 octobre 1988. Aux élections communales, le Vlaams Blok perce, et Jos Geysels, alors à Agalev, propose une entente entre partis démocratiques. Le premier protocole est signé le 10 mai 1989 par le CVP, le PVV, le SP, la Volksunie et Agalev : plus aucun accord avec le Vlaams Blok, à aucun niveau de pouvoir. Il est dénoncé dès juin 1989.

Il revient en 1991-1992. Le « dimanche noir » du 24 novembre 1991, jour des élections législatives où le Vlaams Blok progresse nettement, puis la condamnation, en 1992, du programme en 70 points du parti par le Conseil flamand, sous la pression de la société civile, poussent les partis à signer un nouveau protocole, semblable au premier. La version actuelle date de mai 2000 : elle exclut toute collaboration politique, accords et coalitions compris, à tous les niveaux de pouvoir.

Chez les francophones, la Charte de la démocratie est signée le 8 mars 1993 par plusieurs partis dont le PS, le PSC, le PRL et le FDF. Sa dernière version, signée le 8 mai 2022, couvre aussi les réseaux sociaux. Selon l'agence Belga, ses signataires sont le PS, le MR, Ecolo, Les Engagés et DéFI.

Illustration éditoriale de deux grandes flèches colorées qui divergent de part et d'autre d'une colonne verte centrale
Un même mot pour deux dispositifs qui ne fonctionnent pas de la même manière.

Le cordon politique a-t-il une valeur juridique ?

Non. C'est un engagement politique, et le CRISP n'y décrit aucun statut légal. Aucun texte ne prévoit de sanction pour un parti qui s'en écarte, et aucun ne contraint un président de parti à le respecter. La seule réponse est politique : l'exclusion d'un mandataire local, une pression interne, une mise en cause publique.

Un parti peut donc s'en retirer. Plusieurs ont contesté le principe à un moment ou à un autre, rapporte le CRISP : la N-VA, le CD&V, l'Open VLD et, plus rarement, le SP.A. En 2013, Sigfried Bracke, pour la N-VA, l'a jugé répréhensible.

Le cordon médiatique : un règlement obligatoire depuis 2012

La RTBF l'applique de sa propre initiative après le 24 novembre 1991. La question de sa légalité est tranchée par le Conseil d'État le 9 juin 1999, dans l'arrêt Bastien : un service public peut refuser sa tribune à des partis qui ne respectent pas les principes démocratiques. Le Collège d'avis du CSA reprend ce principe dans ses recommandations du 10 mars 1999.

Le dernier pas est réglementaire. Le règlement du CSA du 29 novembre 2011, approuvé par le gouvernement de la Communauté française le 23 mars 2012 et publié au Moniteur belge le 8 mai 2012, s'adresse à tous les services de médias audiovisuels relevant de la Communauté française. Son règlement pour les élections d'octobre 2012 s'appuie sur la loi du 30 juillet 1981 contre le racisme et la xénophobie, la loi du 23 mars 1995 sur la négation du génocide nazi et le décret coordonné du 24 juillet 2009 sur les services de médias audiovisuels.

En Flandre, rien de comparable : le cordon s'y limite aux coalitions et ne s'applique pas aux médias.

Politique contre médiatique : le comparatif

Cordon politiqueCordon médiatique
NatureEngagement entre partisRègle de conduite des médias
Premier texteProtocole du 10 mai 1989 (Flandre)Pratique de la RTBF après le 24 novembre 1991
Texte actuelProtocole de mai 2000 (Flandre) ; Charte de la démocratie, version du 8 mai 2022 (francophone)Règlement du CSA du 29 novembre 2011, publié au Moniteur belge le 8 mai 2012
Qui s'engageLes partis signatairesLes services de médias audiovisuels de la Communauté française
Refus porté surCoalition et accordInvitation de représentants de partis qui ne respectent pas les principes démocratiques
Valeur juridiqueAucuneRéglementaire, validée par le Conseil d'État en 1999 pour la RTBF
TerritoireFlandre, Wallonie, BruxellesCommunauté française
SanctionPolitique (exclusions, pressions)Relève de la régulation du CSA

Un parti visé peut-il être élu et siéger ?

Oui, et c'est la nuance qu'on oublie le plus. Le cordon n'interdit ni la candidature, ni l'élection, ni la présence dans une assemblée. Le Vlaams Belang dispose d'un groupe parlementaire depuis 1991, d'après Wikipédia.

Le dispositif écarte trois choses, et trois seulement :

  • la participation à une majorité de gouvernement ou à une coalition communale ;
  • la conclusion d'un accord de législature ;
  • dans la version francophone, l'invitation à un débat audiovisuel d'un représentant d'un parti qui ne respecte pas les principes démocratiques.

Il laisse intacts le vote des électeurs, les sièges et les groupes politiques.

Ranst, octobre 2024 : un cas de rupture, deux lectures

Le dimanche 20 octobre 2024, une semaine après les communales, deux listes locales, PIT et Vrij Ranst, forment une majorité avec le Vlaams Belang à Ranst, dans la province d'Anvers. Selon Brussels Times, ces listes comptaient des élus venus de l'Open VLD et du CD&V, qui ont exclu les membres concernés. D'autres communes ont suivi, dont Brecht à la fin de novembre.

Les deux lectures se font face. Pour Jos Geysels, à l'origine du cordon en 1989, rapporte Brussels Times, l'exclusion des élus montre que l'accord est respecté : un signal important et porteur d'espoir. Pour le dirigeant du CD&V, Sammy Mahdi, la décision a été prise par une liste locale et ne viole pas l'accord.

Pourquoi le cordon est-il défendu, et pourquoi est-il contesté ?

Ses défenseurs avancent d'abord que le principe repose sur des textes : la Convention européenne des droits de l'homme, les lois de 1981 et de 1995, la jurisprudence du Conseil d'État. Ils soutiennent ensuite qu'une démocratie peut refuser de partager le pouvoir avec des partis qu'elle juge hostiles à ses principes, sans pour autant les interdire. Ils rappellent enfin que le Conseil d'État a validé en 1999 le droit de la RTBF de refuser sa tribune à ces partis.

Ses critiques répondent d'abord qu'un accord de partis ne lie personne et qu'il peut aboutir à écarter durablement un électorat de la formation des majorités. Ils observent ensuite que le périmètre est défini par les signataires eux-mêmes, qui sont aussi les concurrents des partis visés. Reporters sans frontières, enfin, a condamné en 2010 l'annulation d'un débat électoral à la RTBF décidée au nom du cordon médiatique.

Les deux lectures s'appuient sur les mêmes faits, et elles ne divergent que sur la manière dont une démocratie, qui doit à la fois protéger ses principes et représenter tous ses électeurs, doit arbitrer entre ces deux exigences quand elles entrent en tension.

Le PTB est-il visé ?

Non. Le PTB n'a pas signé la Charte francophone, et selon Belga, la demande du MR d'y ajouter l'extrême gauche n'a pas été retenue en 2022. Aucun texte ne dresse la liste des partis concernés.

Pour situer ces partis à la Chambre, voyez l'article sur les douze partis représentés ; le vocabulaire des majorités est expliqué dans le lexique sur l'accord de gouvernement. Les scores du comparateur traduisent une position sur un axe thématique, pas une qualité ni un jugement : la méthodologie détaille la lecture.

Sources : Benjamin Biard, « Le cordon sanitaire : une réalité unique en Europe », CRISP, 8 mai 2024 ; CSA, règlement particulier pour les élections communales et provinciales du 14 octobre 2012 ; Brussels Times, Ranst, 21 octobre 2024 et Brecht ; Belga, accord francophone sur la Charte pour la démocratie ; Reporters sans frontières, annulation d'un débat à la RTBF ; Wikipédia, cordon sanitaire.

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Questions fréquentes

Non. Le cordon politique est un accord entre partis, sans texte législatif ni sanction judiciaire. Seul le volet médiatique francophone repose sur un texte contraignant : le règlement du CSA, rendu obligatoire par un arrêté du gouvernement de la Communauté française du 23 mars 2012.

Les textes visent les partis d'extrême droite, selon la formulation du CRISP. En Flandre, il a d'abord ciblé le Vlaams Blok, devenu Vlaams Belang. Côté francophone, le premier visé était le Front national. Ce sont les signataires qui décident qui entre dans cette catégorie, ce qui fait l'objet de débats.

Oui. Le cordon ne retire ni le droit de se présenter ni le mandat des élus. Il porte sur les alliances et, pour le volet médiatique, sur l'invitation à certains débats. Le Vlaams Belang dispose par exemple d'un groupe parlementaire depuis 1991.

Non, il n'est pas signataire de la Charte francophone et n'y est pas visé. En 2022, le MR a voulu y ajouter l'extrême gauche, mais cette disposition n'a pas été retenue, selon le CRISP.

Camille est politologue, diplômée en sciences politiques de l'UCLouvain. Elle a suivi trois campagnes électorales belges comme analyste et décortique depuis dix ans les programmes des partis, vote par vote. Sur Meilleur Parti Politique, elle traduit le jargon politique en comparaisons concrètes — sans jamais dire pour qui voter.